ICONE : PAROLE DEVENUE IMAGE

La Parole devenue Visage

par Michel Quenot

« Fais-moi voir ta Gloire ! » Cette imploration de Moïse résume bien le désir des hommes à travers les siècles: voir la face de Dieu. Mais comment penser l’Illimité, l’Intemporel, en un mot l’Invisible, sans en faire une caricature et tomber dans l’idolâtrie? D’où l’interdiction formelle, omniprésente dans l’Ancienne Alliance: « Tu ne te feras pas d’images. »

Et le Verbe s'est fait chair. La Parole prend Visage ! Celui que les prophètes ont annoncé et qui s’est manifesté à maintes reprises dans l’histoire humaine se laisse circonscrire dans un corps, se soumet à l’espace et au temps, unit sans mélange et sans confusion sa divinité à notre humanité. En Jésus-Christ, le Père se révèle aux hommes de tous les temps, donne à voir le Visage de la Deuxième personne de la Tri-Unité sainte. 

Cette incarnation de Dieu dans l’histoire permet dès lors de circonscrire son image divino-humaine par la forme et les couleurs sur une planche de bois et sur tout support matériel approprié. Il revient à cette image mystérique de témoigner de l’hominisation de l’Emmanuel : Dieu avec nous. L’icône est née!

Mais il ne suffit pas de naître, encore faut-il grandir et atteindre la maturité. L’icône s’élabore au fil des siècles marqués par de sanglants affrontements entre partisans et détracteurs, qui y perçoivent des enjeux vitaux pour la vie des chrétiens. La victoire de ses défenseurs en 843 est à marquer d’une pierre blanche: triomphe de l’orthodoxie, c’est-à-dire de la foi juste, cette victoire est commémorée chaque année par les fidèles orthodoxes le 1er dimanche de carême.

Elaborée dans l’Eglise indivise, l’icône a poursuivi son développement dans l’Eglise orthodoxe qui en est ainsi la gardienne. Expression la plus vraie de sa liturgie, de sa vision cosmique marquée par la présence du Ressuscité, l’icône en est l’image liturgique. Elle en réfléchit la foi, écho des textes sacrés utilisés dans les divers offices au cours de l’année. C’est assez dire que peindre une telle image ne s’improvise pas. L’iconographe digne de ce nom a pour vocation de vivre en symbiose avec ce vécu liturgique, faute d’en trahir le message. Dans les visages tracés sur la planche, chaque trait doit tendre à exprimer l’Indicible dans le respect de la Tradition qui puise son dynamisme dans une Pentecôte toujours renouvelée: pour représenter le Feu sans se brûler, il faut y communier intensément !

Icône par excellence, l’icône du Christ interpelle, remémore, s’adresse au cœur plus qu’à l’esprit; purifié, celui-ci peut descendre dans le cœur pour que l’Eternel y dresse sa tente. L’icône ne se raconte pas, elle se vit comme se vit toute rencontre authentique avec le Christ qui réchauffe le cœur par sa présence, comme autrefois sur le chemin d’Emmaüs. L’icône parle de la création qui fournit sa matière et les matériaux servant à sa réalisation. Son rapport au temps est paradoxal. D’un côté, elle extrait du temps, introduit dans le Royaume mystériquement présent. De l’autre, elle permet une rentrée dans le temps qui, réinventé, ouvre au regard une dimension nouvelle de la création pénétrée des énergies divines, laisse percevoir en chaque homme créé à l’image de Dieu une invitation à ressembler au Christ, à devenir icône.

Témoignage de l’Incarnation et de la présence cosmique du Christ depuis le matin de Pâques, l’icône anticipe déjà son retour dans le face à Face qu’elle instaure. Elle manifeste aussi à nos yeux de chair le monde invisible des puissances célestes et la nuée des élus de tous les temps, hommes et femmes transfigurés par leur pleine participation à la divino-humanité du Ressuscité. Le visage du Christ récapitule en lui tous les visages appelés à lui ressembler !

La Mère de Celui que les chrétiens confessent «vrai Dieu et vrai homme» est appelée Theotokos: celle qui a enfanté Dieu. Jamais représentée isolément dans l’icône, elle présente le plus souvent le Sauveur du monde. Première de cordée dans la grande famille humaine, c’est le corps de son âme que le Maître de la Vie vient recueillir dans l’icône de la Dormition (fête le 15 août), image de ce qui attend chaque serviteur fidèle au terme de son périple terrestre.

Théologie en couleur, image liturgique de l’Eglise orthodoxe, l’icône est intemporelle parce qu’elle représente l’Intemporel. Transparence, lumière, chaleur, douloureuse joie sont ses attributs. Présence silencieuse dont le hiératisme extérieur cache une dynamique interne, elle est un seuil qu’il revient à chacun de franchir pour que s’établisse la relation à Dieu. Elle est enfin un appel à la conversion par laquelle l’œil du cœur purifié s’ouvre à une vision seconde: c’est le monde transfiguré.

 Michel Quenot

Orthodoxe, professeur de langues modernes au gymnase de Bulle (Suisse), Michel Quenot est l’auteur de plusieurs livres sur les icône, L’icône, fenêtre sur l’Absolu (Cerf-Fides, 1991) et de La Résurrection et l’Icône, Mame, 1992, traduits en plusieurs langues.


 

 

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